« … Irréductible, immédiat et tangible, la concrétude
du monde : quelque chose de clair, de plus proche de nous : le monde, non plus
comme un parcours sans cesse à
refaire, non pas comme une course sans fin, un défi sans cesse à
relever, non pas comme le seul prétexte d’une accumulation désespérante,
ni comme illusion d’une conquête, mais comme retrouvaille d’un
sens, perception d’une écriture
terrestre d’une géographie dont nous avons oublié que nous
sommes les auteurs. » G. PEREC, Espèces d’espaces, Éd.Galilée,
Paris, 1974, p. 156. Ce qu’il y a de commun dans les travaux que j’ai
réalisés ces deux dernières années, c’est avant
tout cette élaboration dans et à partir de règles pré-établies.
Un protocole d’action est instauré. Pourtant, quand ce protocole
s’applique, il se délie. Il me semble qu’il y a toujours sous
son aspect strict des facteurs qui l’assouplissent et que je
ne tiens nullement à maîtriser, que je
considère même parfois avec la plus grande désinvolture. Ainsi,
il y a toujours dans mes projets dualité, ambivalence voire ambiguïté.
Il y a toujours une confrontation entre le postulat réglé et une
liberté de geste qui slalome à l’intérieur. Dans mes
parcours, les Londoniens sont établis
selon le postulat suivant « Entre A et B, tu ne feras pas deux fois
le même trajet », mais
ces tracés quotidiens n’étaient définis que sur le
moment même, selon mes obligations ou mon bon vouloir. Les
Parisiens, à contrario, proposent des visions fragmentaires d’un
seul et même chemin balisé et emprunté pendant deux mois.
Fragmentaires car ce n’est plus le dessin qui est utilisé ici,
mais la photographie. Rassemblées, elles proposent différents points
de vue d’un repère préalablement défini. Parfois on
y retrouve des analogies (un élément récurrent), parfois
elles sont si divergentes qu’elle témoignent bien de facteurs non-contrôlés,
volontairement ou pas. Ces images n’ont pas d’intérêt
en soi. Elles en prennent uniquement par et dans le processus global. L’action
déterminée donne à des travaux tels le Livre
dentellier ou Mille feuilles des caractéristiques
plastiques évidentes. Le geste (de découpe ou circulaire) est complété
(ou parasité, selon l’opinion) par des « négligences »
ou des choix purement esthétiques. C’est dans cet espace, cet entre-deux,
ce décalage que sont élaborées mes pièces. Ce qu’il
y a de commun dans les travaux que j’ai
réalisés ces deux dernières années, c’est aussi
cette élaboration dans le temps. La durée d’exécution
en est un des aspects. Elle est déterminée temporellement, elle
a une date de début et de fin. L’effectu-action se déroule
dans une période précise. C’est le cas des parcours.
Ils n’ont pu être réalisés que dans cet entre-temps.
Il y a peut-être derrière cela un certaine idée de contingence…
Elle s’élabore selon un quantitatif et sa répartition régulée
dans le temps. C’est la tâche à l’ouvrage.
C’est le cas du Livre dentellier et
du Mille feuilles. L’activité est
quotidienne. Elle a été programmée de manière à
ne pas arriver à l’épuisement ou au dégoût. De
cette obligation que je m’inflige découle
une attitude : l’indifférence, l’automatisation d’un
geste, l’application irréfléchie d’un protocole dont
on ne se soucie plus. La tâche à l’ouvrage
devient laborieuse lorsque on considère la tâche à proprement
dit et le temps passé à la réaliser. D’ailleurs cette
considération émane souvent d’un point de vue extérieur.
Il m’est difficile de définir cette activité
comme laborieuse, même si parfois je ressens
physiquement les conséquences de ce travail. Faire des
feuilles de ronds, par exemple, ne pose pas de problème. Il s’agit
avant tout d’organiser son temps, de pratiquer cette activité journellement
et de manière répartie pour que cet exercice, devenu si mécanique
et inconscient, s’effectue sans douleur. La durée de vie en tant
qu’espace de transformation est un autre aspect de ce rapport au temps.
La transformation par la détérioration, elle-même accentuée
par la manipulation des pièces. Malgré toutes les précautions
ou le maniement délicat, la dégradation est inexorable. Le papier
(support privilégié de ma production) se salit ou jaunit. Pourtant,
il est important pour moi que le Livre dentellier
ou The Times Monday February 24 2003 soient manipulés.
Dans le journal, la dégradation est accélérée
par l’intention délibérée de ne pas fixer le crayon.
Dans la dentelle, son aspect fragile et délicat influe sur un comportement
du feuilleteur. Ses gestes deviennent plus attentionnés ; du bout
des doigts, il tourne les pages. On devine qu’un changement d’attitude
s’est opéré, changement qui n’aurait pas eu lieu s’il
avait eu devant lui un livre ou un journal
lambda. Le feuilleteur prend conscience, devant l’objet qu’il manipule,
de son unicité, d’une valeur qu’il
ne donnait pas à son référent. De plus, la durée d’exécution,
la tâche à l’ouvrage, le
fait main, l’énergie dépensée confèrent une
certaine préciosité à l’objet tel un artisan qui a
passé des milliers d’heures à fabriquer une tapisserie. Cet
objet acquiert ainsi une originalité, une valeur propre qui le distingue
de ses référents. Cette singularité est renforcée
par son statut d’objet unique et donc son impossibilité à
être authentiquement reproductible. La question de l’originalité
et la reproductibilité de l’œuvre, chère à Benjamin,
est une notion que j’aborde dans mon travail. Pour moi, il s’agit
peu de reproductibilité « technique », « mécanique »
ou machinique que de répétition d’une forme et de sa spécificité
en tant que forme reproduite, et ce, manuellement. La notion d’erreur dans
l’acte de reproduction « fait main » est inhérente
à la perfectibilité de l’homme. Cela est vrai pour The
Times mais, cela l’est surtout pour les Mille
feuilles. Il s’agit de faire des lignes d’un motif simple comme
le rond (cercle, o, zéro…) et remplir des feuilles
de format A4, format de reproduction par excellence. La reproduction s’effectue
au niveau du motif « rond »,
puis au niveau motif « ligne » puis enfin dans sa globalité
« feuille » (lignes de ronds). Des divergences graphiques
se retrouvent à ces trois niveaux. La reproduction des motifs, corrélée
à ce que j’ai nommé plus haut les « négligences »
du protocole, détermine pour chaque feuille son statut d’original
et donc leur caractère graphico-phonique. En effet, ce rythme visuel est
essentiellement lié à la technique de reproduction - peu fiable
par ailleurs (car humaine). Les outils de dessin consistent en une plume Sergent
Major et de l’encre. C’est l’épuisement de l’encre
dans le réservoir qui crée le rythme parfois dynamisé par
les bavures et autres ratures. Il est graphique certes, mais aussi sonore (imperceptible
mais mémorisé). La forme imprimée, l’édition
originale numérotée (paradoxe) est un aussi pan important de ma
production. Le livre comme espace de création.
Livre (n.m.) du latin liber, Assemblage d’un
assez grand nombre de feuilles portant des signes destinés à être
lus. (LE PETIT ROBERT) « Avant il n’y avait rien, ou presque
rien ; après il n’y a pas grand chose, quelques signes, mais qui
suffisent pour qu’il y ait un haut et un bas, un commencement et une fin,
une droite et une gauche, un recto et
un verso. » G. PEREC, Espèces d’espaces, Éd.Galilée,
Paris, 1974, p. 22. Je me sers d’une forme propre au mode littéraire
– forme aussi parallélépipédique – pour arriver
à une forme plastique (translation). J’utilise
le livre comme un espace de (re)création
et le considère comme un volume que l’on modèle. C’est
un retournement du livre. C’est un détournement
du livre ou de ce qu’on attend d’un
livre en général et de littérature
en particulier. L’aspect extérieur d’ouvrage suggère
son contenu a priori. Il est intéressant de constater comme cette influence
est systématique. On identifie tout de suite un livre
de poche, un dictionnaire, une encyclopédie, une édition prestigieuse.
Cette couverture, (imitant) celle des éditions Gallimard, s’associe
nécessairement avec un texte de littérature française. Ce
qui m’intéresse, c’est de dépasser cette idée
établie qui catégorise chaque chose à sa place. Le Livre
dentellier et les deux Index appartiennent,
à première vue, au seul domaine de l’écriture.
Présentés fermés, avec leurs caractéristiques normatives
(titre, nom de l’auteur, de l’éditeur), ils sont reconnus comme
volumes à lire. Dès qu’ils sont feuilletés, ils perdent
cette appartenance et glissent vers un autre domaine, le plastique. L’un
n’a plus le contenu (les mots, le
sens en l’occurrence) qui définit le livre
. Les pages dépourvues continuent cependant à être feuilletées.
C’est un nouveau degré de lecture que je
propose, une lecture de « l’absence », une non-lecture
pour voyants, une lecture en creux, presque
tactile. Pourtant, cet évidement, ce prélèvement des
mots laisse apparaître (transparaître) des formes qui n’étaient
reléguées qu’au second plan (dans le livre
romanesque), formes liées au « confort de lecture » :
justification du texte, chasse entre les mots, rareté des césures,
ponctuations, retours à la ligne, place du folio, du titre courant, ligature
(choix esthétique discrétissime). Ou toutes formes paratextuelles
tel le titre, sous-titre ou intertitres, « lieux de la dimension pragmatique
de l’œuvre » écrit Genette. La transparition du texte
souche au verso témoigne d’une première inscription. Ici,
c’est bien de palimpseste dont il s’agit. Le choix travailler sur,
à partir de. Partir de quelque chose d’existant, d’une matière
qu’on s’approprie, qu’on transforme, qu’on ensevelit de
manière à la faire (presque) disparaître ou réapparaître
sous un jour nouveau. Le choix de la Recherche n’est pas anodin. Deux critères
l’ont déterminé : premièrement, la présence
des mots « temps » et « perdu » dans
le titre (j’aurais tendance à dire que je
ne travaille pas sur Proust, mais sur une œuvre dense qui a pour titre À
la recherche du temps perdu). L’attachement à son auteur est moindre.
Deuxièmement, la renommée de l’œuvre : son immense poids
dans la littérature française a favorisé son abstraction
voire sa vulgarisation. Tout le monde a plus ou moins une connaissance de cette
œuvre. Elle est variable selon l’intérêt de chacun ; mais
à l’évocation de ce titre ou de son auteur, on se figure l’image
de la madeleine ou on se rappelle la première phrase du roman. On l’adapte
au petit écran ou en bande dessinée, on l’utilise comme matière
pour la création littéraire (« Durant un grand laps l’on
m’alita tôt ») théâtrale ou plastique. Le
procédé consiste donc à partir d’une matière
livresque (i.e. contenu et contenant), à la transformer par une action
de soustraction ou de réarrangement mais de sorte à garder visible
la matière première. Le contenant, identifiable, induit un contenu.
Ainsi, les deux Index proposent une organisation
(des mots issus de « l’hypotexte »)
qui n’est pas commune à la forme romanesque. Cette classification
ou mise en ordre n’est plus aberrante si l’on considère son
appartenance à un monde et la logique qui a permis son élaboration.
L’artiste britannique Fiona Banner s’empare d’éléments
appartenant initialement à l’écriture
et les détourne en matériaux plastiques. Avec Arsewoman in Wonderland
(2001) elle couvre un mur entier de phrases (roses fluo) empruntées à
un récit érotique. Elle dénomme cette forme de couvrement
par les mots ses « wordscapes » (paysages de mots). Elle
agrandit et fait sortir de la page le « point » pour en
faire d’énormes billes noires ponctuant l’espace (Full stops,
2002). Son livre, The Nam, paru en 1997, décrit
sur 1000 pages, de manière neutre, six films traitant de la guerre du Vietnam.
En dehors de la dimension politique de ses pièces, c’est avant tout
la forme livre et la manière dont elle
s’en sert qui m’intéresse. Le fait que seul le verso reste
vierge, que les numéros des pages soient absents, que les descriptions
s’enchaînent, que les mots forment un bloc indigeste pour le lecteur.
C’est un arrangement visuel et spatial qui s’opère dans une
surface (celle de la page). Dans les Index,
je ne parle pas du sens des
mots mais de leur possibilité à n’être qu’une
combinaison graphique et visuelle, à n’être que signes (c’est
dans cette idée-là, par ailleurs, qu’ils ont été
élaborés). Leur ordonnance crée une image. Le livre
comme lieu de sens où le sens n’est pas seulement donné par
celui des mots qu’il contient (s’il
en contient). Où le sens d’écriture
et de lecture est réorganisé, repensé. Le livre
comme une forme plastique en soi, un « bookwork » comme
l’énonce Ulises Carrión. Comme un espace qui s’ouvre
et se déploie, qui se pose sous différents de points de vue, qui
fait intervenir une notion temporelle : tourner une page et c’est un autre
espace-temps qui se découvre. Jouer sur le contenu/contenant, sur le cacher/montrer,
sur l’infravisible, sur le décalage, sur l’entre-deux. Leïla
Brett, janvier 2006.